Dans le forum " Quelle forêt pour demain " mis en place [à l'époque sur son site] par le ministère de l'Agriculture, la plupart des militants protecteurs de la nature ou des opposants à l'ONF semblent persuadés que la gestion en futaie irrégulière offre une alternative à la gestion prétendue " productiviste " de l'ONF. Ils entendent sans doute par " futaie irrégulière " les conceptions développées par le mouvement Pro Silva.
Je voudrais réagir ici à partir de mes réflexions de chercheur en sciences forestières à l'Inra, où j'étudie depuis 12 ans la dynamique des peuplements et la sylviculture.
L'idée que je vais défendre est que la méthode proposée par Pro Silva est en réalité une gestion hautement artificielle, très éloignée de l'état de nature et aussi intensive que celle pratiquée, en moyenne, dans les futaies régulières gérées par l'ONF. Ce ne sont pas là, dans mon esprit, des défauts : ce sont des faits que l'on peut juger bons ou mauvais.
Personnellement, je trouve l'approche Pro Silva très intéressante comme système de production, bien adaptée à de petites propriétés forestières ou pour la mise en valeur des peuplements tels qu'ils sont actuellement. De plus, la contestation portée par Pro Silva à l'encontre de la futaie régulière a beaucoup aidé les forestiers à réfléchir à nouveau à la sylviculture, à la notion de qualité (des arbres, de l'exploitation). Enfin, comme promeneur, je n'imagine pas qu'une grande forêt Pro Silva soit plus belle (ni moins, seulement très différente) que les forêts domaniales (Tronçais, Bellême, Blois etc...) tant décriées sur le susdit forum. Mais c'est affaire de goût !
Pas de guerre dans la recherche forestière
Pour autant que je sache, le mouvement Pro Silva a des branches nationales, dans chaque pays européen, qui développent des approches sensiblement différentes. De façon générale, il y a les gens "tendance protection", qui privilégient les forêts très denses et forcément peu touchées (Europe Centrale, Pays-Bas) ; et il y a ceux qui cherchent à produire une forêt mélangée, très étagée, avec en chaque point toutes les strates, du semis à l'arbre adulte, et surtout un couvert perpétuellement clair. Et peut-être encore d'autres tendances que j'ignore. La seconde tendance me paraît mieux correspondre à la branche française de l'association.
Par précaution, je précise que nous savons encore très peu de choses sur la futaie irrégulière. L'essentiel de ce que je vais dire provient de lectures, de visites et de discussions avec des collègues qui essaient de la pratiquer, qui observent. Il y a peu de recul temporel sur ces pratiques, et pas du tout de longues séries d'observations, de comptages, de mesures.
Par contre, nous savons beaucoup de choses sur les futaies régulières, grâce à 100 ans d'expérimentation environ. Dans la recherche forestière, il n'y a pas de guerre : les connaissances sur l'autécologie des essences ou la dynamique des peuplements, acquises en futaie régulière, peuvent être en partie utilisées pour réfléchir sur la futaie irrégulière.
Néanmoins, il nous reste beaucoup de travail scientifique à faire. On est donc contraint de commencer à réfléchir à partir d'une information très lacunaire (et inégale).
Ce que je perçois de l'approche Pro Silva :
1. Un savoir-faire indispensable
Dans la sylviculture Pro Silva, on cherche à utiliser au maximum les processus naturels spontanés : cela suppose de bien connaître l'autécologie des essences forestière, leur dynamique en mélange et de beaucoup observer sa forêt (d'où beaucoup de travail qualifié, certainement plus par hectare et par an que ce qui se fait à l'ONF) ; il faut insister sur la formule "utiliser au maximum" (on ne se contente pas de laisser faire la nature, on trie parmi les processus, on oriente ; on a des objectifs très terre à terre, généralement produire du bois de haute qualité qui se vendra très cher ; et, pour atteindre ses objectifs, on va créer des écrans, les alléger, protéger de petits semis en exploitant très soigneusement, éviter de gâcher un bel arbre promis à un bel avenir commercial en le frottant, en le brûlant etc...).
C'est la vieille maxime forestière ("Imiter la nature, hâter son oeuvre") des pères fondateurs de l'École Forestière de Nancy, qui ont formé tant de praticiens de la futaie régulière.
La futaie irrégulière dont je parle ici réclame une très haute technicité. Celle-ci existe, mais elle a son prix : par rapport à la gestion de futaie régulière, il faut payer plus de techniciens et d'ingénieurs et moins d'ouvriers. Une telle contrainte est tout à fait supportable par une société qui cherche à élever le niveau de formation moyen de sa population active. Néanmoins, il faut payer. Et, sauf à financer par l'impôt, le plus naturel est de financer par les produits forestiers (ce qui suppose qu'il y en ait, et de qualité-quantité suffisante).
2. Réguler le couvert en permanence
On cherche à produire une structure forestière complexe, avec des semis, des perches et des adultes en tout point de la surface. Cela ressemble au jardinage tel qu'il est pratiqué depuis longtemps dans les sapinières-pessières-hêtraies du Jura. Pour ce qui est des essences, on cherche à utiliser au mieux celles en place, en fonction des particularités locales du milieu.
Pour obtenir un taux de survie et une croissance suffisants dans toutes les strates et pour toutes les essences, on ne peut pas laisser faire la nature : en effet, si on ne coupe plus rien, les perches et arbres adultes vont refermer le couvert (régularisation), les essences exigeantes en lumière vont être progressivement éliminées par des essences plus tolérantes, sauf peut-être dans quelques taches.
Sur un très grand nombre de stations du Nord de la France, au stade ultime, une forêt non exploitée deviendrait probablement une hêtraie (dans mon laboratoire, nous en avons des exemples très frappants mesurés depuis 40 à 100 ans, par exemple à Réno-Valdieu, en forêt de Haye). Il est donc nécessaire de réguler en permanence et très finement le taux de couvert, sa répartition entre les strates, en bref doser la lumière qui arrive au sol (écrans, filtres partiels). Et pour le faire, il faut couper des arbres :
- théoriquement, on ne doit pas avoir à éclaircir parmi les semis, bien moins nombreux qu'en futaie régulière ;
- parmi les perches, on peut être amené à éclaircir, soit parce que l'arbre est de qualité insuffisante, soit par exemple pour contrôler le filtrage de la lumière par un bouquet de perches ;
- au-delà, les arbres ont enfin la tête complètement au soleil : on essaie alors de couper les " moches ", avant qu'ils ne prennent une place disproportionnée à leur qualité, et au contraire, de garder les beaux et de leur faire la place nécessaire jusqu'à la pleine maturité commerciale ; en permanence, on doit penser au dosage de la lumière.
3. Fonctionner en "flux tendus"
Fonctionner en "flux tendus" signifie que pour obtenir un bel arbre adulte, il faut avoir disposé de quelques perches, et d'un peu plus de semis. Cela crée un coefficient multiplicateur. On ne peut pas avoir un coefficient 1 entre les adultes et les semis, parce qu'on doit doser la lumière, sélectionner sur la qualité et qu'il y a toujours des aléas (la tempête vient d'en administrer la preuve).
En futaie irrégulière, ce coefficient est certainement plus faible qu'en futaie régulière (une chênaie régénérée naturellement a plus de 100000 semis par ha, pour 100 arbres adultes en fin de révolution).
Comme dans l'industrie, les flux tendus créent des risques spécifiques : on mise beaucoup sur certains arbres, très beaux, il ne faut donc pas qu'ils soient abîmés par la coupe des plus gros ; quand c'est un bûcheron qui coupe, on peut le surveiller ou lui donner une prime de qualité ; mais quand c'est le vent, c'est plus dur.
En contrepartie, il est possible que les arbres soient moins vulnérables au vent qu'en futaie régulière, comme certains l'ont dit sur le forum du ministère de l'Agriculture ou dans Le Monde (6/1/2000). Néanmoins, cela reste à prouver.
Intuitivement, les effets-dominos sont spécifiques de la futaie régulière (quand un arbre tombe, il en entraîne un paquet d'autres). Mais, inversement, le couvert irrégulier est plus rugueux au vent (cimes de toutes tailles superposées, avec des creux et des bosses plus prononcées), ce qui devrait être défavorable.
En futaie régulière, les arbres sont plus hauts et élancés, en moyenne, donc plus fragiles. Et puis tout ça dépend des caractéristiques du vent, du sol, de l'enracinement spécifique. Il serait très utile de profiter de la tempête pour étudier ces sensibilités.
4. Quelle est l'intensité d'une gestion en futaie irrégulière ?
Il faut d'abord définir ce qu'on entend par intensité. Je prendrai ici 4 critères : la production en volume, la quantité de travail, la mécanisation, les intrants chimiques.
- Le degré de couvert maximal à conserver en futaie irrégulière, pour assurer un recrutement suffisant de semis, n'est pas encore bien connu de façon quantitative, dans les différents types d'écosystèmes. Néanmoins, on peut raisonnablement penser qu'il est inférieur de moitié à celui des futaies régulières denses.
En effet, dans ce dernier système, la régénération se fait sur un laps de temps très court, sur toute la parcelle, lorsqu'elle est considérée comme exploitable. Dans ces conditions, la production en volume d'une futaie irrégulière doit être un peu inférieure (20-30 %) à celle d'une futaie régulière.
Cette production comprend une forte proportion de gros bois (menuiserie, ébénisterie, placages), sans doute autour de 70 % (50 % en futaie régulière).
Mais le reste (bois de chauffage, trituration) doit aussi être sorti de la forêt si l'on veut vraiment gérer la lumière. Si l'on n'arrive pas à trouver des marchés solvables pour les petits bois de faible valeur, c'est gênant dans les deux systèmes, mais encore plus en futaie irrégulière.
- Nous avons vu que les deux méthodes réclament beaucoup de main d'œuvre, mais plus qualifiée en futaie irrégulière. Son coût est probablement supérieur et ne peut être couvert que par une prime à la qualité suffisante.
- La mécanisation est un peu plus difficile en forêt irrégulière : les exploitations doivent être très soigneuses, ne pas compromettre l'avenir du peuplement qui est dessous. Les contraintes de milieu conduisant à un débusquage à cheval sont identiques et reviennent à remplacer du capital par du travail.
- En forêt, la fertilisation est rare (1 ou 2 fertilisations P dans les pinèdes des Landes de Gascogne, sur une révolution de 40-60 ans).
Par contre, en futaie régulière, on peut avoir recours aux herbicides pour accélérer une régénération envahie par les graminées ; on le fait alors à raison de 1-3 épandages sur toute la durée de la révolution. Il n'y a pas de raison de s'en servir en futaie irrégulière.
En lisant le forum du Ministère, j'ai eu l'impression que le traumatisme le plus répandu, c'est l'idée même qu'on coupe des arbres ("Vous massacrez nos forêts"). Les statistiques de l'IFN (http://www.ifn.fr/) montrent que les forestiers sont très loin de massacrer les forêts, la récolte étant nettement inférieure à l'accroissement. Mais ce que nous voyons ici, c'est qu'une gestion active de futaie irrégulière, qui veille à maintenir une structure étagée, un couvert clair, doit sortir presque autant de volume qu'une futaie régulière. De plus, elle reste soumise aux mêmes impératifs de rentabilité.
5. Sur la " naturalité " de la futaie irrégulière
Même si l'on utilise au maximum des processus écologiques spontanés, il reste que l'homme est très présent dans sa forêt irrégulière. C'est pourquoi je préfère le terme de " jardinage ".
C'est l'homme qui regarde, qui analyse, qui trie, qui vend son bois, qui surveille ses exploitations. Le produit de tout ceci ne peut être que très artificiel, même s'il faut bien reconnaître qu'une telle forêt est sans doute très agréable à regarder et ne ressemble pas du tout à un champ de blé.
On peut évidemment trouver que cette omniprésence de l'homme dans la forêt est intolérable et préférer des forêts absolument non gérées. Mais il faudra alors changer profondément le regard de la société par rapport aux risques forestiers : incendie, chablis.
En conclusion provisoire...
La futaie irrégulière telle que la promeut le mouvement Pro Silva est un système passionnant pour un sylviculteur et pour un scientifique. C'est peut-être aussi une méthode bien adaptée à la forêt périurbaine, où toute coupe est vécue comme une mutilation.
Néanmoins, ce qui fait son intérêt n'est pas sa proximité à un état de nature (que je conteste). Enfin, si l'on ne considère pas a priori l'homme comme un démon, une forêt artificielle (et presque toutes le sont en Europe) peut tout de même rester belle et utile à la société (même une futaie régulière...).
Je remercie Max Bruciamacchie pour les innombrables discussions sur la futaie irrégulière, qui ont nourri ce texte.
Jean-François Dhote, Chargé de Recherches, UMR INRA-ENGREF "Ressources Forêt-Bois", Nancy-Champenoux, équipe Dynamique des Systèmes Forestiers.