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A Gérard Armand - La régénération Mitterand

  • Roland de Pange
Que faire face à une glandée exceptionnelle ? Plus d'un forestier s'est déjà empêtré dans ce dilemme. Les doutes assaillent et parfois les scrupules tétanisent l'action du sylviculteur. Roland de Pange, sylviculteur lorrain, a accepté de nous confier ici son expérience et son cheminement personnel qui, nous l'espérons, éclairera le choix d'autres sylviculteurs confrontés à la question.

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L'euphorie

Le second événement historique de 1981 fut une glandée de chêne exceptionnelle dans « les bois de Pange ». J'étais retourné sur la terre de mes ancêtres quatre ans auparavant avec ma famille et je découvrais « les bois de Pange » tout en suivant les formations des « Jeunes Sylviculteurs de l'Est » depuis 1979.

« La glandée du siècle » nous a saisis par surprise, mes amis techniciens Gilbert Vallageas, Richard Petit et moi. Nous avons bouleversé le plan simple de gestion en cours de rédaction et foncé sur la voie de l'accompagnement d'une régénération. Un seul mot d'ordre « let the sun shine in » ! En français : ouvrir pour laisser le soleil pénétrer et éclairer les taches de semis.

Concrètement, il s'agissait d'ouvrir le peuplement, composé d'un taillis de charmes sous une futaie de chênes. sur une surface assez importante, de l'ordre de 30 hectares. L'opération nécessite tout de même un minimum d'organisation :
  • plan d'abattage d'une partie des semenciers, effectué par nos soins ;
  • plan d'abattage du taillis de charme, réalisé par des particuliers répartis en équipes de « bûcherons du dimanche ».
J'avais décidé de créer une entreprise de travaux forestiers avec l'achat de lourds matériels et l'embauche de quatre bûcherons. Le double but était de travailler en régie à Pange et sur prestation dans les forêts privées lorraines qui feraient appel à nous. Le travail en régie consiste à effectuer les opérations sylvicoles en interne, sans aide extérieure. Son avantage dans le cas d'une glandée importante par exemple est d'assurer le respect des semis lors de l'exploitation.

C'était l'euphorie 1982-1983, les glandées redoublaient, nous étions partout à la fois. On abattait, on débardait, on dégageait les semis, à Pange et partout en Lorraine.

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La mauvaise conscience

Le commencement est toujours superbe !
Mais, comme le Président Mitterrand et son gouvernement à cette époque, j'ai commencé à douter, à regarder autour de moi. Les grumes à terre étaient les fiers chênes séculaires de mes grands-pères et nous continuions à en marteler d'autres tout aussi beaux, si soigneusement élevés jadis...

Je culpabilisais : j'arrachais les témoins de la mémoire familiale, j'effaçais les anecdotes ancestrales attachées à tel ou tel puissant chêne. La mauvaise conscience augmentait et j'interrogeais du regard notre nouveau technicien Philippe Morgenroth, qui me rendait un regard inquiet. « Le septennat Mitterrand change de cap » annonçaient sans cesse les médias et j'avais la tentation énorme d'en faire autant.

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Nous tenons bon

Un jour, en 1985, Gérard Armand déclare à mon ami, Didier Daclin, et à moi :
« Vous êtes au milieu du Gué, vous êtes obligés d'avancer, sinon vous perdez tout. » Je vois encore son regard. « Continuez d'abattre pour faire rentrer régulièrement la lumière sur les jeunes semis, maintenant en taches innombrables... ».
C'est décidé, nous franchissons le Rubicon.

1987-1988-1989 : les ennemis attaquent ; d'abord l'oïdium se répand sur les petites feuilles, en taches blanches. La parade est chimique avec mes soldats courageux, André Pidolle et André Damant, d'abord à dos d'homme puis au canon chimique dont je suis l'artilleur. L'assaillant est repoussé.

Vient alors la ronce, gigantesque ; nous l'affrontons aux croissants, comme les paysans lorrains, les Suédois, à la guerre de Trente ans, au XVIIe siècle. Là encore, nous tenons bon.

1990-1991-1992 sonnent le répit et nous goûtons au repos du guerrier, pensant tout danger écarté... Soudain l'horreur ! Du chèvrefeuille comme s'il en pleuvait, il rampe et se répand à vue d'œil, comme dans une bande dessinée. Je consulte tous azimuts : le CRPF, les syndicats, les groupements : tous ont une solution... mais jamais la même. La forêt c'est comme la mer, les hommes en parlent mais n'y comprennent rien.

Je choisis le système que je connais le mieux : ne rien faire ! Trop souvent l'homme néglige cette solution qui s'avère à terme d'une redoutable efficacité. À la fin de l'été 1992, le chèvrefeuille s'était retiré tout seul. Comme à Valmy l'ennemi avait disparu, j'étais le Danton de la forêt privée !

1996-1997-1998 : les baliveaux nouveaux forment un océan, ils couvrent près de trente hectares, en millions de tiges de 4 à 8 mètres définitivement vainqueurs. II reste une dernière opération, la plus délicate parce que subjective, le dépressage.

Gérard Armand crée une station modèle pour nous y référer, mais ni Cédric Belliot, le nouveau technicien, ni moi n'aimons « sélectionner » une tige comme une perle dans une couronne. Jusqu'où accompagner la nature en choisissant un baliveau pour l'avenir. Gérard le savait, mais nous ?

Décembre 1999, « les trois furieuses ». La France est balayée par une tempête essuie-glace jamais vécue depuis trois siècles. Comme tous les forestiers, je hante mes bois, la tempête en couloirs nous a presque épargnés. Pourtant, je remarque une diagonale d'arbres couchés ouest-est. En la remontant, j'arrive à la régénération qui se trouve plein ouest, en bordure de massif. Et là je réalise…

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Les signaux de la nature

La fin d'un millénaire, l'arrivée d'un siècle nouveau, est l'occasion de méditer...

Si mes scrupules avaient pris le dessus, si j'avais renoncé à jouer le jeu de la nature, l'ouragan à 200 km/h aurait frappé les parcelles ouest des bois avec des arbres à terme (20 ans de plus), fragilisés et vieillis. La « bouclière » aux chênes séculaires serait devenue en quelques heures un amas de troncs et de houppiers arrachés, jetés les uns sur les autres, en tas monstrueux. Comme malheureusement dans tant de forêts françaises !

Quant aux glands de la régénération, ils seraient depuis quinze ans pourris, enterrés, asphyxiés…

La nature nous adresse des signaux pour nos cheminements intellectuels, nous avons toujours tort de ne pas oser, de reculer, de renoncer. Personne ne pouvait penser l'inimaginable et pourtant il s'est produit. Nos calculs, nos scrupules sont balayés par le vent du temps. Partout la régénération naturelle est aujourd'hui soutenue, incitée, reconnue publiquement depuis cette catastrophe.

En rentrant des bois, au château de Pange, le 31 décembre 1999, je comprenais ce qu'il faut développer, comme nous le faisions ici : le devoir de mémoire, l'histoire et le souvenir de ceux qui ont disparu, tout ceci doit s'effacer où commence la création, la construction et l'imagination de l'avenir, en forêt... mais aussi pour tout ce qui constitue les pensées et les actes de nos vies. Car, comme l'écrivait Monsieur Peltereau-Villeneuve, en conclusion d'un rapport moral de l'Institut pour le développement forestier : « Élever et comprendre les arbres n'a de sens que si l'on y découvre derrière, l'homme ».

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Mots-clés tempête, régénération naturelle
Auteur Roland de Pange

Vos commentaires

merci20/02/2006
Merci M. de Pange pour ce bel hommage à la persévérance et à G. Armand. A l'heure où l'IDF va changer de statuts, il est important de regarder ce qu'a apporté Gérard aux forestiers. Votre article me donne le frisson car j'ai eu la chance de travailler dans ces régénérations avec Gérard. A bientôt Eric Sevrin
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